
Récit de voyage pour s'endormir
Ce récit de voyage vers l'orient, en mer, vous aidera à glisser dans un doux sommeil, en activant vos aires cérébrales de la rêverie. La voix chaude et de plus en plus basse, comme le rythme de plus en plus lent, ralentira vos pensées et vous fera glisser du sommeil léger d'endormissement vers un sommeil de plus en plus profond.
Script
Voyage en Orient d'Alphonse de Lamartine.
11 juillet 1832.
À la voile.
Aujourd'hui,
À cinq heures et demie du matin,
Nous avons mis à la voile.
Quelques amis de peu de jours,
Mais de beaucoup d'affection,
Avaient devancé le soleil pour nous accompagner à quelques milles en mer et nous porter plus loin leur adieu.
Notre brique glissait sur une mer à planies,
Limpide et bleue,
Comme l'eau d'une source à l'ombre dans le creux d'un rocher.
À peine le poids des vergues,
Ces longs bras du navire chargé de voile faisaient-ils légèrement incliner tantôt un bord,
Tantôt un autre.
Un jeune homme de Marseille nous récitait des vers admirables où il confiait ses voeux pour nous au vent et au flot.
Nous étions attendris par cette séparation de la terre,
Par ces pensées qui revolaient au rivage,
Qui traversaient la Provence et allaient vers mon père,
Vers mes sœurs,
Vers mes amis.
Par ces adieux,
Par ces vers,
Par cette belle ombre de Marseille qui s'éloignait,
Qui diminuait sous nos yeux,
Par cette mer sans limite qui allait devenir pour longtemps notre seule patrie.
Même jour,
À trois heures,
En mer,
Le vent d'est,
Qui nous dispute le chemin,
A soufflé avec plus de force.
La mer a monté et blanchi.
Le capitaine déclare qu'il faut regagner la côte et mouiller dans une baie à deux heures de Marseille.
Nous y sommes.
La vague nous berce doucement.
La mer parle,
Comme disent les matelots.
On entend venir de loin un murmure,
Semblable à ce bruit qui sort des grandes villes.
Cette parole menaçante de la mer,
La première que nous entendons,
Retentit avec solennité dans l'oreille et dans la poitrine de ceux qui vont lui parler de Cyprès pendant si longtemps.
Même jour,
Onze heures du soir.
Une lune splendide semble se balancer entre les mâts,
Les vergues,
Les cordages de deux briques de guerre mouillées non loin de nous,
Entre notre ancrage et les noires montagnes du Var.
Chaque cordage de ces bâtiments se dessine à l'œil sur le fond bleu et pourpre du ciel de la nuit.
Le lendemain,
Ces squelettes doivent reprendre la vie et tendre des ailes repliées comme nous et s'envoler ainsi que des oiseaux de l'océan pour aller se poser sur d'autres rivages.
Nous entendons,
Du pont où je suis,
Le sifflet aigu et cadencé du maître d'équipage qui commande la manœuvre,
Les roulements du tambour,
La voix de l'officier de car.
Les pavillons glissent du mât,
Les canaux,
Les embarcations remontent ce bord comme aux gestes rapides et vivants d'un être animé.
Le douze au matin,
À la voile.
Pendant la nuit,
Le vent a changé et il a fraîchi.
J'entendais,
De ma cabine à l'entrepont,
Les pas,
Les voix et le chant plaintif des matelots retentir longtemps sur ma tête avec les coups de la chaîne de l'encre qu'on rattachait à la proue.
On remettait à la voile.
Nous partions.
Je me rendormis.
Quand je me réveillais et que j'ouvris le sabord pour regarder les côtes de France que nous touchions la veille,
Je ne vis plus que l'immense mer vide,
Nue,
Clapotante,
Avec deux voiles seulement,
Deux hautes voiles montant comme deux bornes,
Deux pyramides du désert,
Dans ce lointain sans horizon.
La vague caressait doucement les flancs épais et arrondis de mon brique et babillait gracieusement sous mon étroite fenêtre,
Où l'écume s'élevait quelquefois en légère guirlande blanche.
C'était le bruit inégal,
Varié,
Confus,
Du gazouillement des hirondelles sur une montagne quand le soleil se lève au-dessus d'un champ de blé.
15 juillet.
Mouillé dans le petit golfe de la Ciota.
Le vent favorable,
Un moment levé,
S'est bientôt évanoui dans nos voiles.
Elles retombaient le long des mains et les laissaient osciller au gré des plus faibles lames.
Soit hasard,
Soit manœuvre secrète de nos officiers,
Nous nous trouvons forcés par le vent à entrer à trois heures dans le golfe riant de la Ciota,
Petite ville de la côte de Provence,
Où notre capitaine et presque tous nos matelots ont leur maison,
Leur femme et leurs enfants,
À l'abri d'un petit maul qui se détache d'une colline gracieuse,
Toute vêtue de vignes,
De figuiers et d'oliviers,
Comme une main amie que le rivage tend au matelot.
Nous laissons tomber l'encre.
L'eau est sans ride,
Est tellement transparente qu'à vingt pieds de profondeur nous voyons briller les cailloux et les coquillages.
On doyait les longues herbes marines,
Écourir des milliers de poissons aux écailles chatoyantes,
Trésors cachés du sein de la mer,
Aussi riches,
Aussi inépuisables que la terre en végétation et en habitant.
Golfe de la Ciota,
Quatorze au soir.
Le vent est mort et rien n'annonce son retour.
La surface du golfe n'a pas un pli.
La mer est si plane qu'on y distingue ça et là l'impression des ailes transparentes des moustiques qui flottent sur ce miroir et qui seules le ternissent à cette heure.
Voilà donc à quel degré de calme et de mensuétude peut descendre cet élément qui soulève les vaisseaux à trois ponts sans connaître leur poids,
Qui ronge des lieux de rivage,
Use des collines et fend les rochers,
Brise des montagnes sous le choc de ces lames mugissantes.
Rien n'est si doux que ce qui est fort.
Même jour,
Il est nuit,
C'est-à-dire ce qu'on appelle la nuit dans ces climats.
La lune,
En avançant,
A laissé derrière elle comme une traînée de sable rouge dont elle semble avoir semé la moitié du ciel.
Le reste est bleu et blanchit à mesure qu'elle approche.
À un horizon de deux milles à peu près,
Entre deux petites îles,
Dont l'une a des falaises élevées et jaunes comme le Colisée à Rome et dont l'autre est violette comme des fleurs de lilas,
On voit sur la mer le mirage d'une grande ville.
L'œil est trompé.
On voit étinceler des dômes,
Des palais aux façades éblouissantes,
De longs quais inondés d'une lumière douce et sereine.
À droite et à gauche,
Les vagues blanchissent et semblent l'envelopper.
On dirait Venise ou Malte dormant au milieu des flots.
Ce n'est ni une île ni une ville.
C'est la réverbération de la lune au point où son disque tombe d'aplomb sur la mer.
Plus près de nous,
Cette réverbération s'étend et se prolonge et roule un fleuve d'or et d'argent entre deux rivages d'azur.
À notre gauche,
Le golfe étend jusqu'à un cap élevé,
La chaîne longue et sombre de ces collines inégales est dentelée.
À droite,
C'est une vallée étroite et fermée où coule une belle fontaine à l'ombre de quelques arbres.
Derrière,
C'est une colline plus haute,
Couverte jusqu'au sommet d'oliviers,
Que la nuit fait paraître noire.
Depuis la cime de cette colline jusqu'à la mer,
Des tours grises,
Des maisonnettes blanches percent ça et là l'obscurité monotone des oliviers et attirent l'œil et la pensée sur la demeure de l'homme.
Plus loin encore,
Et à l'extrémité du golfe,
Trois énormes rochers s'élèvent,
Sans base,
Sur les flots.
De formes bizarres,
Arrondis comme des cailloux,
Polis par la vague et les tempêtes,
Ces cailloux sont des montagnes,
Jeux gigantesques d'un océan primitif,
Dont les mers ne sont sans doute qu'une faible image.
14 juillet,
Toujours mouillé par vent contraire.
À un mille à l'ouest,
Sur la côte,
Les montagnes sont cassées comme à coups de massue.
Les fragments énormes sont tombés,
Ça et là,
Sur les pieds des montagnes ou sous les flots bleus et verdâtres de la mer qui les baigne.
La mer y brise sans cesse,
Et de la lame qui arrive,
Avec un bruit alternatif et sourd contre les rochers,
S'élance comme des langues d'écume blanche qui vont lécher les bords salés.
Ces morceaux entassés de montagnes,
Car ils sont trop grands pour qu'on les appelle rochers,
Sont jetés et pilés avec une telle confusion les uns sur les autres qu'ils forment une quantité innombrable d'anses étroites,
De voûtes profondes,
De grottes sonores,
De cavités sombres,
Dont les enfants de deux ou trois cabanes de pêcheurs du voisinage connaissent seuls les routes,
Les sinuosités et les issues.
Une de ces cavernes,
Dans laquelle on pénètre par l'arche surbaissée d'un pont naturel,
Couvert d'un énorme bloc de granit,
Donne accès à la mer et s'ouvre ensuite sur une étroite et obscure vallée,
Que la mer remplit tout entière de ses flots limpides et aplanie comme le firmament dans une belle nuit.
C'est une calanque connue des pêcheurs où,
Pendant que la vague mugit et écume au dehors,
En ébranlant de son choc les flancs de la côte,
Les plus petites barques sont à l'abri.
On y aperçoit à peine ce léger bouillonnement d'une source qui tombe dans une nappe d'eau.
La mer y conserve cette belle couleur d'un jaune verdâtre et moiré que voit si bien l'œil des peintres de marine,
Mais qu'ils ne peuvent jamais rendre exactement,
Car l'œil voit plus que la main ne peut imiter.
Sur les deux flancs de cette vallée marine montent,
À perte de vue,
Deux murailles de rochers presque à pic,
Sombres et d'une couleur uniforme,
Pareil à celles du mâche fer quelque temps après qu'il ait tombé dans la fournaise.
Aucune plante,
Aucune mousse n'y trouve même une fente pour se suspendre et s'enraciner,
Pour y faire flotter ces guirlandes de lianes et ces fleurs que l'on voit si souvent ondulées sur les parois des rochers de la Savoie,
À des hauteurs où Dieu seul peut les respirer.
Nues,
Droites,
Noires,
Repoussant l'œil,
Elles ne sont là que pour défendre de l'air de la mer les collines de vignes et d'oliviers qui végètent sous leur abri.
Au fond de la calanque,
La mer s'élargit un peu,
Serpente,
Prend une teinte plus claire à mesure qu'elle découvre plus de ciel,
Et finit enfin par une belle nappe d'eau dormante sur un lit de petits coquillages violets,
Concassés et serrés comme du sable.
Si vous mettez le pied hors de la chaloupe qui vous a apporté jusque-là,
Vous trouvez à gauche,
Dans le creux d'un ravin,
Une source d'eau douce,
Fraîche et pure,
Puis,
En tournant à droite,
Un sentier de chèvres pierreux,
Rapides,
Inégales,
Ombragés de figuiers sauvages et d'azéroliers qui descendent des terres cultivées vers cette solitude des flots.
Peu de sites m'ont autant frappé,
Autant alléché dans mes voyages.
C'est ce mélange parfait de grâce et de force qui forme la beauté accomplie dans l'harmonie des éléments,
Comme dans l'être animé ou pensant.
C'est cet hymène mystérieux de la terre et de la mer,
Surpris,
Pour ainsi dire,
Dans leur union la plus intime et la plus voilée.
C'est cette image du calme et de la solitude la plus inaccessible,
À côté de cet orageux et tumultueux théâtre des tempêtes,
Tout près du retentissement de ces flots.
14 juillet 1832 À dix heures,
Brise de l'ouest qui s'élève.
Nous levons l'ancre à trois heures.
Nous n'avons bientôt plus que le ciel et les flots pour horizon.
Mer étincelante,
Mouvements doux et cadencés du brique.
Murmure de la vague,
Aussi régulier que la respiration d'une poitrine humaine.
Cette alternation régulière du flot,
Du vent dans la voile,
Se retrouve dans tous les mouvements,
Dans tous les bruits de la nature.
Est-ce qu'elle ne respirerait pas aussi ?
Oui,
Sans aucun doute.
Elle respire.
Elle vit.
Elle pense.
Elle souffre et jouit.
Elle sent.
15 juillet 1832 En pleine mer,
Huit heures du soir.
Nous avons vu s'abaisser les dernières cimes des montagnes grises des côtes de France et d'Italie.
Puis,
La ligne bleue,
Sombre de la mer à l'horizon,
A tout submergé.
L'œil,
À ce moment,
Où l'horizon connu s'évanouit,
Parcourt l'espace et le vide flottant qui l'entoure,
Comme un infortuné qui a perdu successivement tous les objets de ses affections,
De ses habitudes,
Et qui cherche en vain où reposer son cœur.
Le ciel devient la grande et unique scène de contemplation.
Puis le regard retombe sur ce point imperceptible noyé dans l'espace,
Sur cet étroit navire devenu l'univers entier pour ceux qui l'emportent.
Le maître d'équipage est à la barre.
Sa figure mâle et impassible.
Son regard ferme et vigilant.
Fixé tantôt sur l'habitacle pour y chercher l'aiguille,
Tantôt sur la proue pour y découvrir,
À travers les cordages du mât de Misen,
Sa route à travers les lames,
Son bras droit posé sur la barre et d'un mouvement imprimant sa volonté à l'immense masse du vaisseau.
Tout montre en lui la gravité de son œuvre,
Le destin du navire,
La vie de trente personnes roulant en ce moment dans son large front et pesant dans sa main robuste.
À l'avant du pont,
Les matelots sont par groupes,
Assis,
Debout,
Couchés sur les planches de sapin luisant ou sur les câbles roulés en vaste spirale.
Les uns raccommodant les vieilles voiles avec de grosses aiguilles de fer comme de jeunes filles brodant le voile de leur noce ou le rideau de leur lit virginal.
Les autres se penchant sur les balustrades regardant sans les voir les vagues écumentes comme nous regardons les pavés d'une route cent fois battue et jetant au vent avec indifférence les bouffées de fumée de leur pipe de terre rouge.
À l'extrémité du navire,
L'horizon de ce monde flottant,
C'est la proue aiguë précédée de son mât de beau près incliné sur la mer.
Ce mât se dresse à l'avant du vaisseau comme le dard d'un monstre marin.
Les ondulations de la mer,
Presque insensibles au centre de gravité,
Au milieu du pont,
Font décrire à la proue des oscillations lentes et gigantesques.
Tantôt elle semble diriger la route du vaisseau vers quelques étoiles du firmament,
Tantôt le plonger dans quelques vallées profondes de l'océan,
Car la mer semble monter et descendre sans cesse quand on est à l'extrémité d'un vaisseau qui,
Par sa masse et sa longueur,
Multiplie l'effet de ces vagues ondulées.
Le plus jeune des matelots chante l'Ave Maria Stella et les litanie sur un mode tendre,
Plaintif et grave,
Qui semble avoir été inspiré au milieu de la mer et de cette mélancolie inquiète des dernières heures du jour où tous les souvenirs de la terre,
De la chaumière,
Du foyer,
Remontent du cœur dans la pensée de ces hommes simples.
Les ténèbres vont redescendre sur les flots et engloutir jusqu'au matin,
Dans leur obscurité dangereuse,
La route des navigateurs.
Et les vies de tant d'êtres qui n'ont plus pour phare que la Providence,
Pour asile que la main invisible qui les soutient sur les flots.
Bientôt,
S'élevant et s'arrondissant en peu de minutes,
Nous reconnûmes la pleine lune,
Enflammée par la vapeur du vent d'ouest et sortant lentement des flots comme un disque de fer rouge que le forgeron tire avec ses tonailles de la fournaise et qu'il suspend sur l'onde où il va l'éteindre.
Du côté opposé du ciel,
Le disque du soleil qui venait de descendre avait laissé à l'occident comme un banc de sable d'or,
Semblable au rivage de quelques terres inconnues.
Nos regards flottaient d'un bord à l'autre entre ces deux magnificences du ciel.
Peu à peu,
Les clartés de ce double crépuscule s'éteignirent.
Des milliers d'étoiles naquirent au-dessus de nos têtes comme pour tracer la route à nos mâts.
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